Entreprise 4.0 : révolution technologique ou révolution économique?

Entreprise 4.0 : révolution technologique ou révolution économique?

Nous sommes 87% de dirigeants de TPE-PME à considérer que la transformation numérique n’est pas au cœur de notre stratégie : trop complexe, trop cher, trop peu formés (étude récente de la BPI). Pourtant, nous percevons bien que quelque chose de fondamental est en train de se jouer sur le terrain de la robotique et de l’intelligence artificielle. Pourquoi un tel décalage de perception entre une révolution technologique annoncée et notre quotidien ? Comment aborder cette transformation ? Et si l’univers « machine » était pour nous l’opportunité de réinvestir celui du sens économique et social ?

NUMERISATION : BIENVENUE DANS LA 4ème DIMENSION?

En dehors des objets connectés, de la dématérialisation des processus, de la création de sites web ou de e-commerce, le thème de la numérisation peut nous paraître encore abstrait, loin de nos préoccupations quotidiennes, voire rapidement futuriste si on l’élargit à l’intelligence artificielle avec ses cerveaux humains augmentés de puces électroniques, ses robots dotés de conscience, sans parler du tout premier robot citoyen saoudien ou des projets de colonisation sur Mars.

Pourtant, reposant mondialement sur la production de 1.000 milliards de données par semaine, générant à notre insu une valeur marchande annuelle de 1.000 milliards de $ avec nos seules données laissées gratuitement sur le net, les nouvelles technologies deviennent progressivement intelligentes et produisent déjà des diagnostics sur les cancers ou des avis juridiques plus performants que les meilleurs professionnels humains à l’échelle de la planète ! (Eléments tirés de l’ouvrage du Dr Laurent Alexandre « La guerre des Intelligences », Octobre 2017).

Les spécialistes du numérique prédisent que,
en tant que consommateurs, nous ne
résisterons pas aux apports nouveaux des
révolutions technologiques en cours.

LES GRANDES ENTREPRISES SONT EN TRAIN D’OUVRIR LA VOIE DE NOTRE TRANSFORMATION NUMERIQUE, ET C’EST TANT MIEUX!

Fortes de leurs liquidités abondantes et de leur situation parfois d’oligopole, les très grandes entreprises nous ouvrent la voie de la transformation digitale. Elles ont les moyens et la puissance de tester et sélectionner les innovations, développées en interne ou plus souvent issues de start-up du numérique.

  • Dans l’industrie, les robots intelligents et auto-adaptatifs, les outils de réalité virtuelle/augmentée envahissent les usines et se traduisent par des sauts quantiques en terme de production et distribution de produits et services sur-mesure pour les clients.
  • Dans la sphère du commerce, la capacité des objets connectés à produire une qualité et une intensité inégalées d’expériences clients modifie le rôle des magasins et des vendeurs, la gamme de produits, leurs circuits de distribution et de livraison, jusqu’au paiement qui va devenir partout de plus en plus imperceptible.
  • Dans le domaine de la construction, des projets de « smart building » basés sur la connectivité des objets, à l’arrivée des premiers robots peintres sur les chantiers, c’est tout le secteur qui va être en mutation.
  • Du côté des professions d’analyse et de diagnostic, du médical au paramédical, du conseil à l’expertise comptable ou juridique, les grands acteurs investissent dans des premières solutions d’intelligence machine haut de gamme, ce qui transformera de fait l’offre et la relation clients.
  • Dans le secteur financier, la blockchain, qui permet de produire massivement, instantanément et mondialement des flux sécurisés d’échanges d’informations, va confronter l’utilité de tiers de confiance de tout le secteur bancaire et financier.
  • Même dans le domaine des secteurs publics, au delà des services de dématérialisation, la technologie blockchain fait son apparition pour faciliter la mise en commun d’échanges à l’échelle d’administrés, de la consommation d’électricité à des heures de bénévolats ou de services échangés.

Les grands acteurs privés et publics jouent le
rôle d’éclaireur en terme de création et de
stabilisation des innovations numériques.

Sauf à être en capacité de développer ses propres solutions numériques, les grands acteurs peuvent nous permettre d’acquérir dans un second temps des technologies moins coûteuses et davantage stabilisées. C’est une opportunité numérique à saisir.

L’ENJEU TECHNOLOGIQUE EST PLUS IMMATÉRIEL QUE MATÉRIEL : PENSER LE SENS ET RESSENTIR LES BÉNÉFICES CLIENTS.

Comment aborder ce saut vertigineux dans l’inconnu ? Comment se situer sur le terrain du numérique alors que, selon une étude de la BPI, nous sommes 87% de dirigeants à ne pas considérer la transformation digitale au cœur de notre stratégie ? (Etude BPI/Le Lab, Enquête « Histoire d’incompréhension », février-avril 2017).Notre réticence tiendrait pour l’essentiel d’une perception de complexité du sujet, d’un manque de connaissances internes et d’un manque de moyens financiers.

En écho à ce constat, les pouvoirs publics s’engagent massivement en faveur de la numérisation des PME. Beaucoup de Régions investissent dans des programmes ambitieux d’accompagnement au quotidien de notre transformation numérique, et L’Etat a également initié une mission sur la transformation numérique des PME dans la foulée du rapport sur la croissance connectée produit par le Conseil National du Numérique.

Mais au-delà de formations ciblées sur les outils numériques ou d’aides ad-hoc sur des investissements technologiques, la clé semble se situer, comme toujours, dans l’exercice du (bon) sens. La transformation numérique n’est pas une fin en soi. Elle consiste en revanche à penser les techniques nouvelles susceptibles d’apporter un meilleur service ou un meilleur produit au client, quel que soit le secteur ou quel que soit le moyen d’y parvenir (faire plus vite, faire différemment, faire autrement).

Le meilleur outil reste l’esprit humain et sa
capacité à jouer avec son rapport au réel.

De là où je suis aujourd’hui, comment puis-je projeter, du point de vue du client final, une autre façon plus optimale de produire, d’échanger ou de consommer le produit ou le service que j’offre ? Qu’est-ce que m’apprend ou pourrait m’apprendre davantage la collecte et l’analyse digitale des données clients ? Qu’est-ce que j’aimerais ressentir, vivre ou voir, si j’étais l’usager du produit ou service ? Pour atteindre la cible, quelles innovations existantes, en développement ou à développer, créerait une valeur supplémentaire pour mon client ?

Ce n’est qu’en prenant le temps de penser le sens du modèle cible que l’on sort de la complexité des choix de supports techniques, du manque de compétences ou des besoins financiers. Mieux comprendre le digital ou les basiques du « code » informatique est sans aucun doute nécessaire et utile, mais la capacité à « décoder » son activité cible reste prioritaire : décrypter ce vers quoi le besoin client ou utilisateur s’oriente ou quelle expérience nouvelle nous pouvons offrir. Si cette étape n’est pas concluante ou pas faite, sans doute est-il raisonnable de ne pas engager de numérisation coûteuse mais de rester en éveil sur les mouvements de son secteur.

LA RÉVOLUTION NUMÉRIQUE POURRAIT IMPLIQUER UN CHANGEMENT DE PARADIGME MACRO-ÉCONOMIQUE.

Le vertige des progrès technologiques génère à la fois une énergie créatrice bien incarnée par la « start-up nation » et le secteur new tech, et en même temps des craintes légitimes sur la structure de l’emploi et du tissu économique et social tant il paraît impliquer un remplacement de l’intelligence « homme » par l’intelligence « machine » (puissante et quasi-gratuite à terme). Si l’envahissement de la « machine » dans l’univers productif humain n’est pas nouveau, il s’est accéléré depuis 30 ans avec l’informatisation des processus de traitement et d’analyse automatique de données. A ce stade, le principe de Schumpeter de « destruction créatrice » semble avoir fonctionné : les emplois détruits dans l’environnement productif, qualifiés ou non, ont été remplacés par la création d’emplois essentiellement tertiaires, qualifiés ou moins, de type gestion, management, conseil, réglementation, contrôle, tant dans la sphère privée que publique.

Cette première mutation technologique s’est opérée jusqu’ici sans qu’il soit nécessaire de repenser le système macroéconomique de répartition des richesses.Même si la production de valeur est de plus en plus liée à la production directe des « machines » (robots et algorithmes utilisés partout, dans l’industrie, la finance, le service, le commerce), la productivité et la masse de richesse créées ont pu masquer cette substitution homme/machine et peu ou proue se répartir sur l’humain.

Dans ce contexte d’envahissement progressif
de l’homme par la machine, le système
économique a tenu mais certains paradoxes
ont émergé :

  • économie de l’oligopole : depuis 40 ans, globalisation et financiarisation ont partout favorisé la concentration des richesses. Dans le secteur financier, le bilan des 25 plus grandes banques du monde représente 2/3 du PIB mondial. En France, ce phénomène est notable, la 1ère banque affichant un total bilan presque équivalent au PIB national (en comparaison, la 1ère banque US pèse 13% du PIB américain).
  • économie de la dette : de plus en plus abondante, notre structure économique est aussi plus endettée. Au niveau mondial, la dette atteint 2 fois le PIB mondial. En France, la dette publique atteint un poids équivalent au PIB et l’endettement des sociétés privées et des ménages, certes bien moindre que dans certains pays, se renforce régulièrement pour atteindre 130% du PIB.
  • hausse des inégalités : au-delà des inégalités entre salaires, on observe depuis les années 90 une déformation continue du partage des revenus au détriment des salariés (la productivité du travail augmente plus vite que la hausse des salaires), notamment sous l’effet de l’exigence de rentabilité du capital.
  • vers une oligarchie des nouvelles technologies : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft représentent aujourd’hui le top 5 des capitalisations boursières mondiales, avec des valeurs vertigineuses, tandis que leurs équivalents asiatiques gagnent du terrain. En dépit de la volatilité de ce statut, cela donne de fait à ces acteurs l’assise pour préempter les enjeux de la révolution technologique : éthique des données, éducation à l’univers machine, transhumanisme, etc.

La financiarisation de l’économie semble nous avoir transposés dans une autre dimension : l’automatisation et le progrès ont permis une telle création de valeur et une telle augmentation de la productivité, que la capitalisation boursière mondiale a été multipliée par 55 en 40 ans (x12 pour le PIB)! Mais dans le même temps, la population mondiale a à peine doublé, ce qui pose la question du partage de la valeur générée.Nous n’avons jamais repensé la valeur contributive de l’humain versus celle des algorithmes et des robots. Et si c’était à l’origine des paradoxes ci-dessus rappelés ?

A l’heure de la robotisation et de l’intelligence
artificielle capable d’apprendre de ses propres
calculs, n’est-il pas temps de reconsidérer la
valorisation économique du travail humain ?

La révolution technologique va accélérer encore la mutation du travail et c’est bientôt la production d’analyses et de services de toute nature qui va être concernée. Juristes, comptables, chauffeurs, banquiers, consultants, journalistes, médecins, etc. Néanmoins, comme l’exprime l’entrepreneur et député du Rhône Bruno Bonnell, il est vain d’associer la « robolution » au chômage technologique, tant il est vain de conserver la grille d’analyse passée. Cela rend en revanche nécessaire de jeter les bases théoriques de nouvelles références macroéconomiques. Comment définir la contribution de l’homme à la création de valeur ? Comment associer le plus grand nombre quand la non-maîtrise des codes informatiques risque d’exclure du système méritocratique la plupart d’entre nous ?

NOUS POUVONS CONTRIBUER À FAÇONNER UN NOUVEL ÉQUILIBRE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL, BASÉ SUR L’UTILISATEUR.

Nous ne sommes ni économistes, ni politiques, mais notre rôle d’acteur économique et social de terrain ne nous interdit pas de penser : quel nouveau paradigme économique imaginer ? Nous observons que le système actuel de répartition des richesses (salaires, dividendes, subventions) reste indexé à une métrique de propriété de l’outil de production, tandis que la génération de valeur associée est devenue l’apanage des machines. Nous sommes passés en moyenne en 1 siècle de 80% à 16% de temps de vie consacré au travail ! Par ailleurs, comment rivaliser avec la machine ou même comprendre l’économie quand on sait que 2/3 des transactions sur les marchés sont exécutées toutes les nanosecondes et que la durée de détention moyenne d’une action est de 22 secondes? Pourquoi distribuer encore la richesse industrielle en fonction de la seule propriété de l’outil de production quand on sait que, dans les usines 4.0, c’est le consommateur qui joue de plus en plus un rôle actif dans le processus de fabrication ? Ce constat est pire chez les géants du numérique qui dépensent pour coder et innover, mais qui récoltent avec l’usage gratuit ou presque de nos données utilisateurs. La logique productiviste, adaptée à l’ère industrielle, n’a plus cours à l’ère technologique et le paradoxe ne va cesser de grandir.

Nous voulons croire que le problème est politique, ou fiscal, ou dans le droit du travail, ou dans l’éducation et la formation, ou dans le cynisme de la finance sans visage, ou la compétitivité, ou la globalisation et ses effets… Certes, mais pourquoi ne sommes-nous pas surpris par le fait de fonder encore notre système économique de méritocratie et d’emploi humain sur une logique productiviste propre à la machine ?

Essayons de renverser la logique. De l’homme
producteur à l’homme utilisateur.

Dans un univers « machine » et d’intelligence artificielle, la production de biens et services va certes encore solliciter l’homme dans la conception, la programmation (codage), l’assistance à production des biens et services, mais nous savons que cela va impliquer de moins en moins d’humains.

En revanche, nous serons individuellement tous de plus en plus partie prenante dans la façon dont nous utilisons les biens et services. Pas dans une logique de consommation creuse, mais dans la valeur apportée par notre expérience spécifique d’utilisateur. Notre façon individuelle d’utiliser, d’acheter, de commenter, de proposer des améliorations aux biens et services, sera au cœur de la valeur économique du « monde machine » de demain. Nous aurons une valeur économique d’influence, liée à notre subjectivité individuelle, elle-même liée à l’exercice de notre conscience humaine faite d’inné, d’acquis, d’apprentissage, de culture, d’expériences. La conscience humaine, liée à nos propriétés corporelles humaines et propre à chacun, est ce qui nous distingue encore selon les neuroscientifiques de l’intelligence machine.

Bonne nouvelle, notre conscience subjective est
le nouvel or gris des biens et services
produits !

Ce nouveau schéma est-il délirant d’un point de vue des systèmes macroéconomiques (marchés et monnaies) ? Non, car le marché et la monnaie semblent pouvoir acquérir la capacité technologique de s’adapter à ce nouveau paradigme de la reconnaissance de l’usage (intelligent) : la technologie blockchain et les crypto-monnaies pourraient permettre d’encapsuler de façon individuelle et sécurisée le niveau d’information nécessaire pour valoriser la contribution de chacun. Les enjeux sont dans la puissance de calcul machine mais ce blocage ne cesse de se réduire, dans la création d’un cadre ad hoc (juridique, technique, éthique, réglementaire, politique), et donc dans la volonté des institutions (politiques, économiques, ménages).

Sommes-nous prêts à ce changement de paradigme macroéconomique de la production vers l’usage ? Individuellement, certainement pas, dans la mesure où nous sommes biologiquement constitués pour résister. Même si nous percevons l’ampleur des paradoxes qui ont émergé et le besoin de changement, même si la jeunesse montre des signes de nouveaux comportements économiques de moindre attachement à la propriété et d’ouverture à l’usage commun (Airbnb, Uber, etc), nous resterons attachés au système de valorisation actuel basé sur la production, que nous soyons inactif, indépendant, salarié, dirigeant, acteur public ou milliardaire. Car qui plongerait seul dans l’inconnu ? Nous faisons certes la promotion de la transformation, de l’entrepreneuriat, du social business, et c’est déjà pas mal. Mais comment militer pour une révolution macroéconomique digne de la révolution technologique en cours et apte à replacer l’humain au centre de la valeur ? Ce n’est que collectivement que l’on peut imaginer un tel cas de figure : or, l’entreprise n’est-elle pas le premier niveau de collectif économique influant, au-delà de l’individu?

S’il y a bien une chose que nous finissons tous par bien comprendre de notre « système » économique actuel, c’est qu’il y a de quoi ne plus rien y comprendre !

A l’heure des progrès technologiques hors normes, notre fonctionnement aura généré planétairement des déséquilibres écologiques, économiques, financiers, sociaux, culturels, politiques, à des niveaux d’alerte simultanés sans précédent. De quoi nous faire naviguer logiquement entre l’anesthésie générale, la peur ou la révolte ponctuelle.

Pourtant, « l’ère machine » pourrait avoir cette vertu de nous faire repenser le système économique en mettant l’humain au centre du jeu, en passant de l’homme producteur de biens et services à l’homme utilisateur qui pense, ressent, arbitre.

En France, nous n’avions pas de pétrole, nous n’aurons peut-être pas de géant du numérique, mais nous avons toujours eu la conscience de la valeur de l’esprit humain. Or, face à l’intelligence artificielle, notre esprit est le nouvel or gris et la technologie pourrait nous permettre d’y attacher un système de répartition des richesses adapté au monde machine.  Et si nous commencions par encourager, à notre niveau, ce changement de logiciel macroéconomique…?

Stéphanie Flacher – Associée chez Spectre Intelligence

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